Mon attirance pour le judaïsme
"Inspirations judaïques"
Disons-le tout de suite, ces thèmes ne constituent pas un cheval de bataille pour un peintre "goy" tombé amoureux de la tradition juive. Il s'agit avant tout d'une passion qui m'habite. De ce fait, mon acte créateur ne peut être séparé de tout ce qui constitue ma personne.
Devrais-je d'ailleurs m'en justifier pour éclairer ses opposants ou pour conforter ses partisans ? Ceci est mon choix, guidé par "une nécessité intérieure". Il est subjectif et, à ce titre, respectable.
En outre, il n'est guidé par aucune croyance religieuse, mystique. J'ai autant d'attirance pour les écrits bibliques, les récits hassidiques, les rituels des fêtes juives, que pour ceux plus historiques et politiques.
Ces thèmes je les avais découverts par la fréquentation des peintres et des musiciens juifs. Je les ai redécouverts en lisant. Singer, Potok, Wiesel, Shahar, Kemelman, Oz, Heschel, Chouraqui, Sholem, Neher, Eiseinberg, Abecassis....
combien d'autres encore ont répondu à mes envies de conversations ? Ils m'ont imposé une subtilité de l'échange, une nécessité de la référence au point qu'apprendre l'hébreu est, un temps, devenu aussi impérieux que de peindre. Il y a sans doute quelque chose de "magique", en tout cas de ludique, pour une occidentale peintre de surcroît, à écrire de droite à gauche, à utiliser des lettres dont la calligraphie oblige à revoir sa coordination corporelle et mentale (relations droite/gauche, haut/bas).
Mais il y a bien plus : se couler dans une langue, en épouser les inflexions, en discerner les structures sous-jacentes, n'est-ce pas se mettre en disposition pour en mieux saisir la pensée qu'elle exprime ? Ou plutôt des pensées qui s'appellent et se répondent, qui s'enchevêtrent, dans un immense "pilpoul" ... des pensées de la complexité, de l'invention de la liberté, de la re-découverte des éclats de rire, de la sensibilité au monde, de l'ouverture à l'humain dans sa déréliction.
Comment ne pas y trouver un écho de mon geste pictural ? De cet effort pour susciter l'émotion, aux confins de l'arbitraire et de la nécessité, de l'histoire et de la création ? De la tradition vivante, et de l'urgence de dire l'incertain, l'émergent ?
Wiesel disait "on n'a pas le choix, on ne peut qu'imposer une signification à ce qui peut-être n'en a point, et puiser de la joie dans une tristesse sans nom et sans fin". Dans un art que je ne conçois pas figuratif, cette pensée d'investigation trouve naturellement sa place parce qu'elle parle de l'homme, de ses difficultés à vivre, de ses relations complexes au monde et aux choses, de ses joies aussi, de ses excès comme de ses faiblesses, toutes choses que l'art figuratif ne saurait rendre sans les figer dans une image réductrice par nature ; parce qu'elle appartient aux clichés habituels de la perception.
Je lui préfère le symbole, parce qu'il relie, crée et construit du sens. Et le judaïsme, la pensée juive sont éminemment symboliques.
Cette littérature, cette pensée m'offre un regard sur le monde, complète mon propre regard. Le Baal Chem Tov disait qu'en mettant la main devant ses yeux, l'homme peut se cacher l'aube émergeant de la forêt, mais qu'il n'en est pas moins vrai qu'il peut la découvrir tout simplement en ôtant sa main. Ce regard n'est évidemment pas sans contradiction. Bien au contraire. Il est possible néanmoins d'assumer ses contradictions. Que fait l'artiste sinon imposer ses propres significations afin d'ajouter un regard, un sens à l'histoire? Toute l'histoire de l'art en témoigne.
La différence ne tient en fait qu'à la nature du regard porté ou si l'on préfère, à la relation que pose l'artiste à la réalité et dont il rend compte. Avec l'art non figuratif, le lien qui reliait l'artiste à la réalité - la perception - a été brisé. La relativité a fait éclater nombre de nos illusions. Le temps et l'espace qui ordonnent notre expérience quotidienne sont de pures conventions. Concevoir succède à voir. (Ceci est particulièrement vrai aujourd'hui si l'on songe aux nouvelles technologies, aux images virtuelles avec lesquelles notre perception du temps et de l'espace est totalement bouleversée.)
Cela oblige la forme à prendre des risques même si elle s'aventure à l'intérieur de sa propre interrogation. Qui songerait aujourd'hui à dire qu'une forme est belle parce qu'elle est ressemblante ?
Le réflexe de chercher le titre d'un tableau dont on ne perçoit pas immédiatement le sujet, est le désir d'être guidé pour pénétrer les formes. "Le réalisme est un fil d'Ariane constamment à notre portée et cette accoutumance fait que l'art non figuratif, est pour nous labyrinthe." Guide traditionnel de la communication, le réalisme est aussi limite, frein pour l'imagination.
La générosité trouve sa limite dans celui qui reçoit. La signification de l'oeuvre non figurative est, dit-on généralement, dans la combinaison des formes et des couleurs. Elle est dans la construction de la perception du spectateur parce qu'elle propose de lui rendre visible un fond commun, parce qu'elle lui offre un espace de sens, donc de survie.
Voilà pourquoi par exemple j'inscris sur mes tableaux des phrases en hébreu qui peuvent aller de la plus triviale à la plus sacrée ; parce que l'homme ne peut échapper à ce mouvement de balancier. Et j'exprime ce mouvement non pas comme dans l'art classique, par un corps d'ange flottant dans l'espace, un mouvement des drapés ou une chevelure volant au vent, mais par une grammaire de signes, de traits, de formes et de couleurs que je construis à chaque fois. C'est là ce que j'ai appris dans ces fréquentations qui semblent bien étranges. Mais il ne s'agit pas ici de déclinaison. Plutôt d'une inclinaison profonde pour la nature humaine.
C'est peindre ce qui fait angle chez l'homme, ce qui fait facette, point de vue. Mais d'un point de vue intérieur et non extérieur propre cubistes.
Les légendes du hassidisme m'attirent. Parce qu'elles tentent d'humaniser le destin, parce que leur maxime est d'aimer davantage. Parce que, dans une même histoire qui se transmet de générations en générations, la répétition est créatrice. Comme la répétition du geste pictural.
S'insérer dans la tradition pour la transmettre n'est-ce pas le rôle de chaque homme, de chaque artiste, de chaque citoyen ?
Ceci devrait être le bien commun de tous. Une interrogation sur les valeurs. Une réflexion à haute voix. Non pour les vertus ou les dogmes. Ainsi, la justice, c'est seulement vivre avec l'autre; vivre avec l'autre selon la connaissance est justice; vivre avec l'autre selon l'être est amour.
A un disciple de rabbi Raphaël qui ne voulait pas s'asseoir près de lui dans sa voiture parce qu'il craignait de prendre trop de place, le rabbi lui répondit "Aimons-nous davantage et nous aurons assez de place". L'art non figuratif est semblable invitation. Il se conjugue sur le mode du Je en sachant, comme le dit Albert Jacquard, qu'il n'y a de "Je" que parce qu'il y a un "Nous".
Françoise BOGARD